La religieuse

Mardi 11 juillet 1978

Tard dans la nuit, une trombe d’eau, furieuse et cinglante, s’abattait sur le toit en bâtière du couvent Santo Domingo.
Maria, une vieille sœur de près de soixante-dix ans, entendait l’orage gronder sans relâche. Son corps galvaudé, à chaque détonation, vacillait, ce qui l’empêchait de dormir. Elle se leva, s’agenouilla devant une icône de la Sainte Vierge, et pria à la lueur brusque et soudaine des éclairs.
À l’aube, la pluie cessa de tomber et une chaleur écrasante s’empara de Madrid.
C’est dans une salle silencieuse du rez-de-chaussée que les jeunes filles du couvent, assises deux par deux sur leur pupitre de bois, attendaient, chaque jour, la religieuse pour leur cours de catéchisme.
Ce matin-là, Teresa, une orpheline âgée de sept ou huit ans, toisait par la fenêtre les statues polychromes du monastère quand elle vit la sœur arriver au loin, qui marchait comme un somnambule, en plein soleil. À mi-chemin, celle-ci sortit un mouchoir de sa poche et épongea son visage déjà en sueur.
Sans mot dire, la nonne franchit le seuil de la classe, délogea maladroitement une craie de sa boîte pleine de poussière blanche et inscrivit au tableau El Perdón (Le Pardon). Tandis qu’elle s’asseyait sur une chaise, elle pressa les élèves d’ouvrir leur manuel d’éducation chrétienne à la troisième page, sur laquelle figurait un conte biblique. Du doigt, elle désigna Teresa pour qu’elle en lise un passage.
La fillette, qui venait d’intégrer le couvent, redoutait la religieuse, à cause d’histoires troublantes que lui avaient rapportées les autres pensionnaires à propos de la vieille femme. Des actes qu’elle aurait commis par le passé, du temps du franquisme. Mais que savait-elle exactement ? Que connaissaient ces jeunes filles des violences physiques et morales infligées, par l’Église, aux familles républicaines, dont la majorité d’entre elles sont issues ? Étaient-elles informées du fait que, pendant des décennies, ces dissidents étaient considérés comme des sujets ingrats, sans principes éthiques, des sujets qu’il fallait rééduquer ou exterminer ?
Teresa bafouilla le titre Jonas et la baleine.
La nonne se leva, replaça correctement ses lunettes puis se rapprocha de son auditoire.
D’une voix acerbe, elle se mit à conter l’histoire de Jonas, cet Israélien qui, un jour, reçut l’ordre du Seigneur d’aller à Ninive, une grande ville orientale, redoutable et haïe, pour proférer des menaces contre son peuple.
Elle s’arrêta un instant de lire, dévisagea la jeune fille un long moment puis lui demanda :
— Sais-tu ce que fit Jonas ?
— Non, ma sœur, chuchota-t-elle, courbée sur sa chaise.
Autour de Teresa, des bras décharnés proliféraient, mais la religieuse les méprisa du regard et poursuivit son histoire, obstinément :
— Au lieu de se rendre à Ninive, Jonas décida de fuir à Tarsis à bord d’un navire. Parce qu’il refusait de se soumettre à la parole de Dieu, il fut jeté à l’eau par des marins en colère et englouti par une baleine. Après trois jours et trois nuits, en prière dans le ventre du cétacé, il reçut l’ordre de retourner à Ninive pour prophétiser la destruction de la ville. Mais le peuple, ayant pris au sérieux les paroles de Jonas, se convertit et Dieu lui pardonna.
Le téléphone, qui somnolait dans un coin de la pièce, se réveilla en sursaut et mit un terme aux allégations du jour.
Vêtue de son habit noir de religieuse, la missionnaire quitta précipitamment le monastère et, avec la détermination d’une abeille attirée par le parfum des fleurs, se mit à parcourir les rues madrilènes en direction de l’hôpital, situé non loin de la prison pour femmes de Las Ventas.
Rien n’entravait son élan, ni l’atmosphère étouffante du mois de juillet, ni la circulation agitée des voitures qui manquaient de la renverser à chaque fois qu’elle changeait de trottoir, ni même l’attitude insolente d’un jeune couple, assis sur un banc, qui, aux yeux de tous, s’embrassait vigoureusement.
En poursuivant son vol, la septuagénaire se dirigeait vers une fleur de la même espèce, une hérétique, semblable à Teresa.
Elle arriva à destination en nage, haletante et exténuée, prit les escaliers, se rendit au quatrième étage et entra dans la salle de réveil.
Elle se faufila entre les chariots jusqu’à atteindre le seul occupé, au fond de la pièce, situé près de la réserve de matériel. Ce fut qu’à quelques centimètres de celui-ci, qu’elle discerna le visage blafard et humide d’une jeune adolescente, dont le corps nu, recouvert d’un drap vert jaunâtre et d’une couverture misérable, se mit à bouger.
La nonne s’avança encore un peu plus et, pour vérifier les dires du médecin, qu’elle avait eu au téléphone, lui demanda :
— Comment te sens-tu ?
La jeune fille grimaça un sourire, puis répondit :
— J’ai envie de vomir.
— Tu as des nausées, mais ne t’en fais pas, tu iras mieux dans une heure.
— Que s’est-il passé ma sœur ? demanda-t-elle, en fouillant l’endroit des yeux jusqu’au moment où le bruit émis par le tensiomètre, qui s’était soudainement déclenché derrière elle, la fit se retourner.
À la vue des tubes de prélèvement posés sur l’étagère centrale, tout semblait lui revenir : la perte des eaux, son arrivée à l’hôpital, les douleurs subies au rythme des contractions de plus en plus fortes puis la voix rauque de l’infirmier anesthésiste lui demandant de compter jusqu’à dix. Confuse, elle ôta sa couverture et palpa son ventre par dessus le drap. L’accouchement avait eu lieu.
Ses yeux balayaient de nouveau la pièce quand, tout à coup, son jeune corps fluet bondit hors du lit. Déconcertée, la vieille femme lui attrapa le bras et, sèchement, lui ordonna de ne plus bouger.
La jeune fille se ravisa et se rencogna contre le lit.
— Où sont mes bébés ? demanda-t-elle d’une voix nette et autorisée, en replaçant la couverture sur elle. Et pourquoi m’a-t-on endormie ?
— Tu étais trop faible, les médecins t’ont fait accoucher par césarienne.
L’expression de son visage laissait présager qu’elle ignorait le sens du mot césarienne.
Maria s’assit près d’elle, une manière persuasive, pensa-t-elle, de l’empêcher de se lever une nouvelle fois.
Mais l’adolescente, de nature fougueuse, s’écria :
— Je veux voir mes bébés !
La nonne haussa les sourcils, se releva, puis, avec la fermeté d’un dictateur, lui annonça la mort des jumeaux :
— Tu as eu une grossesse difficile. Un bébé est mort dans ton ventre et le deuxième un peu après l’accouchement.
Frappée à la tête, comme par une gifle, la jeune fille ne bougeait plus. Ses yeux meurtris fixaient le vide et sa bouche entrouverte avait abdiqué.
Après un long silence, uniquement meublé par les bips discontinus du cardioscope, elle murmura :
— Amenez-moi mes bébés.
Maria n’était pas certaine d’avoir bien entendu :
— Que dis-tu ?
— Je veux les voir, suppliait l’adolescente, d’une voix tremblante et coupable.
— Non, ce n’est pas possible. Les médecins ne veulent pas.
Soudain, comme un fait exprès, la porte de la chambre s’ouvrit et une sage-femme, vêtue d’une blouse blanche, vint consoler la victime.
La pendule au mur affichait quatorze heures quand la religieuse quitta l’hôpital.
Un médecin la conduisit à Villaverde, au sud de Madrid. Elle avait pris place à l’arrière du véhicule avec, dans ses bras, un bébé qu’elle dissimulait sous une grosse laine.
À la radio, la voix empesée d’un journaliste révélait un terrible accident survenu près de Tarragone :
C’est un camion-citerne chargé de propylène qui a explosé en début d’après-midi. Le camping était complet. Les premiers témoignages des rares survivants sont effroyables. Un souffle comparable à une explosion atomique ; des automobiles, des caravanes, des hommes, des femmes et des enfants soufflés vers la mer. Un cratère de plusieurs mètres de profondeur et d’une vingtaine de diamètre. Des réactions en chaîne, c’est-à-dire des explosions de gaz butane dans les caravanes et dans les tentes, aggravant et incendiant ceux qui avaient été épargnés. Tout cela s’est donc passé, je vous le répète, près de San Carlos de la Rápita dans le camping de Los Alfaques.
À destination, un jeune couple attendait debout sur les marches d’un perron de marbre. Le mari portait une moustache noire, bien soignée, et son épouse, parée d’une longue robe fleurie, arborait, autour du cou, une croix en or qui scintillait au soleil. Ils se donnaient la main fermement quand la voiture s’arrêta devant leur maison.
La femme, au moment de recevoir, des mains de la religieuse, l’enfant tant désiré, échangea avec son mari un dernier regard, douloureux et chargé d’espoir.
Du bout des doigts, elle effleura la tête du nouveau-né, petite et ronde comme une balle de tennis, puis, délicatement, glissa sa main dans ses cheveux déjà nombreux, après quoi, d’un mouvement prompt et chaleureux, lui déposa un baiser sur la joue, sur sa peau fine et parfumée comme une fleur.
De retour au monastère, Maria regagnait sa chambre quand elle entendit le téléphone sonner depuis la classe de catéchisme. Elle décrocha le combiné à temps puis se laissa choir sur une chaise en bois.
Au bout du fil : l’hôpital, le bilan lourd de l’accident survenu au camping de Los Alfaques et la question routinière du nombre d’orphelins qu’elle pouvait accueillir.
— Oui, je suis au courant. C’est une tragédie, répondit la religieuse. Nous pouvons en loger quatre.

1 Commentaire

  • Sébastien Caradonna

    C’est en 2008, que j’ai entendu pour la première fois parler du trafic des enfants volés en Espagne.
    Avec la complicité de médecins, les religieux volaient des enfants issus de familles républicaines dans les hôpitaux pour les vendre ensuite à des familles “irréprochables” du triple point de vue religieux, éthique et national.
    Le trafic de vol d’enfants est né durant la période franquiste et a perduré jusqu’au début des années 80. En tout, plus de 300 000 enfants auraient été volés à leur mère.
    Aujourd’hui, c’est un sujet tabou en Espagne. L’Eglise catholique n’a toujours pas demandé pardon pour ce crime.

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